Liberté funéraire : moults anecdotes et 1 750 procès
Pour abolir le monopole funéraire, Michel Leclerc n’a pas hésité à jouer des coudes pour se frayer un passage dans les rangées des cimetières. Il nous raconte aujourd’hui quelques situations pour le moins originales. Et ses convocations régulières au tribunal pour, finalement, arriver à ses fins au bout de 20 années de combat.
“La toute première agence de pompes funèbres que j’ai ouverte était située au 50 rue des Morillons, dans le 15ème arrondissement de Paris, se souvient Michel Leclerc. A cette époque, le monopole est détenu “par les Pompes Funèbres Générales (PFG), dans la quasi-totalité des communes de France. Dans quelques villes, il y avait des régies municipales tout aussi chères que les Pompes Funèbres Générales”.
S’opposer au monopole pour organiser l’enterrement d’une fillette de 8 ans
Suite à cette première ouverture, le courage et les embûches de Michel Leclerc ont été tels qu’entre 1981 et 2005, il a été convoqué à 1 750 procès. Sa rébellion et ses actes ont commencé par l’intervention au domicile d’une fillette de 8 ans décédée dans le centre de Paris. La famille, dotée de très peu de moyens financiers, décide de lui faire confiance pour organiser son enterrement. Michel Leclerc débarque alors sur place, muni de l’ensemble des documents nécessaires.
“Une compagnie de CRS, qui avait été diligentée, s’interpose et le commandant de la section me dit alors : ‘je n’ai aucun ordre pour vous empêcher de faire cet enterrement’ ”, Michel Leclerc
“En arrivant au pied de l’immeuble, les Pompes Funèbres Générales était déjà sur place, celui de la Régie Municipale de Paris également, ainsi que nous. Trois corbillards pour un seul enterrement, cela faisait beaucoup. Je suis arrivé dans l’immeuble pour monter au 7ème étage afin de monter le cercueil par un escalier difficile, en colimaçon, continue de se souvenir nettement Michel Leclerc. Au pied de l’escalier, un huissier m’attendait. Il avait ordre de refuser que nous exécutions cette prestation. Au bout de quelques minutes de discussion, l’huissier acceptait de nous laisser entrer en me disant : ’ce sera une contravention’, prononce-t-il. Ce dernier avait bien sûr été dépêché par la mairie de Paris et les Pompes funèbres Générales”.
Mais les vents tournèrent dans le bon sens : l’huissier en question était né à Landerneau, commune d’origine de Michel Leclerc. “Nous avons quelque peu sympathisé, ce qui facilita les choses.” Malgré la contravention, j’ai pu monter “au 7ème étage pour effectuer la mise en bière. A la sortie de l’immeuble, les Pompes Funèbres Générales et la mairie de Paris s’interposèrent et voulurent m’obliger à leur remettre le cercueil, tout ceci en présence de la famille.” Situation quelque peu ubuesque.
“Une compagnie de CRS, qui avait été diligentée, s’interposa et le commandant de la section me dit alors : ‘je n’ai aucun ordre pour vous empêcher de faire cet enterrement’, poursuit Michel Leclerc. La mairie de Paris, représentée par un haut responsable, et les Pompes funèbres Générales quittèrent les lieux. A ce moment-même, le monopole était aboli, à Paris.”
“Nous sommes ensuite partis vers l’église où devait avoir lieu la cérémonie religieuse. A l’arrivée à l’église, le curé de la paroisse m’informe qu’il y a une opposition à réaliser cet office religieux. J’appelle alors le cardinal archevêque de Paris qui me dit : ‘c’est insensé, je vais intervenir immédiatement’”. Finalement, l’office religieux a lieu. “Nous nous rendons ensuite au cimetière. Surprise ! La porte du cimetière est fermée et, au bout d’une longue discussion avec le régisseur, ce sont les employés du cimetière qui prennent fait et cause pour nous et l’enterrement sera donc réalisé normalement.”
La guerre commerciale s’intensifia
“Des incidents de ce genre se produisirent en France dans les villes de Bordeaux, Oléron, Charleville-Mézières, Marseille, Nice : une cinquantaine de villes au total.” Une autre fois, à Arcachon, une famille a même dû enterrer elle-même son défunt, car la municipalité avait refusé de laisser Michel Leclerc procéder à l’organisation de l’enterrement.
“A chaque heurt, il s’ensuivit un procès”, esquisse Michel Leclerc. “Un jour, au cimetière de Cognac, le dirigeant des PFG en vient aux mains et déchire ma veste. Les médias, radios et télévisions, se rendent systématiquement sur place”. Le combat pour la liberté commence à inquiéter certains organismes de pouvoir. “Les familles, elles, prennent fait et cause pour mon combat. Le monopole ne leur fait pas peur, pas plus qu’il ne fait peur aux autres entreprises de pompes funèbres.”
“Devant les médias et toutes les télévisions, je déclare alors que j’étais venu à Oléron en espérant trouver une bourriche d’huîtres et que je n’avais trouvé qu’un panier de crabes”, Michel Leclerc
Le succès est là et Michel Leclerc reste focalisé sur son combat. “Pendant plus de deux ans, j’allais de ville en ville, à chaque ouverture de notre enseigne. A Bordeaux, ce fut particulièrement pathétique. Le monopole des Pompes Funèbres générales y était bien ancré. Les autorités, tel que le Conseil Général, ont pris parti pour le monopole. Jacques Chaban-Delmas, alors maire de Bordeaux, m’a appelé pour essayer de calmer le jeu. Je lui fais part qu’un gaulliste comme lui ne peut accepter un monopole.”
Seconde épisode à Oléron “où un enterrement est également prévu : ce jour-là, les portes du cimetière sont fermées. Les choses commencent à se compliquer. La famille prend le cercueil et se poste devant la porte d’entrée principale. Devant cette prise de position, nous décidons d’entrer par une porte dérobée”, décrit Michel Leclerc avec le souci du détail. Devant les médias et toutes les télévisions, je déclare alors que j’étais venu à Oléron en espérant trouver une bourriche d’huîtres et que je n’avais trouvé qu’un panier de crabes. Tout cela me vaut d’aller au Tribunal Correctionnel de Bordeaux. Le talentueux Me Lombard, qui me défendait ce jour-là, fit une plaidoirie remarquable et je fus relaxé. A la suite de cela, il n’y eut plus de monopole à Oléron”.
“Le tribunal qui me voyait très souvent pour ces affaires, ne m’appelait plus ‘Michel Leclerc’, mais ‘Michel’, tout court”
Autre situation toute aussi surprenante, à Charleville-Mézières, “la famille du défunt et moi-même avons dû dormir dans nos voitures, le cimetière n’ayant pas voulu nous accueillir et ce fut à deux 2h du matin que l’on vint me prévenir que les portes s’ouvriraient à 8h”.
Deux procès dans la même journée
“Pendant des mois et des mois, ces situations se déroulèrent un peu partout en France. À Versailles, le tribunal, qui avait été saisi concernant la violation du monopole, prit fait et cause pour notre combat et s’adressa au Procureur de la République. Le Président du Tribunal déclara alors : ‘si maintenant on est obligé de condamner ceux qui font la France, alors je devrais démissionner.’ Et je fus relaxé. L’histoire se répéta si souvent qu’à Paris, “le tribunal qui me voyait très souvent pour ces affaires, ne m’appelait plus « Michel Leclerc », mais « Michel », tout court.”
“Il faut vraiment l’avoir vécu pour comprendre ce qui peut se dérouler face à la puissance d’un monopole”, Michel Leclerc
“Pendant 7 ans, ce fut tous les jours le même problème. Il faut vraiment l’avoir vécu pour comprendre ce qui peut se dérouler face à la puissance d’un monopole. Au fil de ses 1 750 procès, Michel Leclerc a dû demander à une trentaine d’avocats de le défendre. Parmi eux : Me Lombard, Me Cahen, Me Garnier, Me Andrez et Me Giafferi. Tous ont fait de leur mieux pour me défendre et surtout pour défendre la cause. Certains jours, j’avais deux procès dans la même journée !”. Un combat qui a fini par payer.
Suite au prochain épisode !
Article écrit par Laura Bourgault
Sources
- – Interview Michel Leclerc, le 12 septembre 2025
- – Archives Presse : Sud Ouest – Le Parisien – La Dépêche
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