Mais les vents tournèrent dans le bon sens : l’huissier en question était né à Landerneau, commune d’origine de Michel Leclerc. “Nous avons quelque peu sympathisé, ce qui facilita les choses.” Malgré  la contravention, j’ai pu monter “au 7ème étage pour effectuer la mise en bière. A la sortie de l’immeuble, les Pompes Funèbres Générales et la mairie de Paris s’interposèrent et voulurent m’obliger à leur remettre le cercueil, tout ceci en présence de la famille.” Situation quelque peu ubuesque. 

“Une compagnie de CRS, qui avait été diligentée, s’interposa et le commandant de la section me dit alors : ‘je n’ai aucun ordre pour vous empêcher de faire cet enterrement’, poursuit Michel Leclerc. La mairie de Paris, représentée par un haut responsable, et les Pompes funèbres Générales quittèrent les lieux. A ce moment-même, le monopole était aboli, à Paris.”

Le succès est là et Michel Leclerc reste focalisé sur son combat. “Pendant plus de deux ans, j’allais de ville en ville, à chaque ouverture de notre enseigne. A Bordeaux, ce fut particulièrement pathétique. Le monopole des Pompes Funèbres générales y était bien ancré. Les autorités, tel que le Conseil Général, ont pris parti pour le monopole. Jacques Chaban-Delmas, alors maire de Bordeaux, m’a appelé pour essayer de calmer le jeu. Je lui fais part qu’un gaulliste comme lui ne peut accepter un monopole.”

Seconde épisode à Oléron “où un enterrement est également prévu : ce jour-là, les portes du cimetière sont fermées. Les choses commencent à se compliquer. La famille prend le cercueil et se poste devant la porte d’entrée principale. Devant cette prise de position, nous décidons d’entrer par une porte dérobée”, décrit Michel Leclerc avec le souci du détail. Devant les médias et toutes les télévisions, je déclare alors que j’étais venu à Oléron en espérant trouver une bourriche d’huîtres et que je n’avais trouvé qu’un panier de crabes. Tout cela me vaut d’aller au Tribunal Correctionnel de Bordeaux. Le talentueux Me Lombard, qui me défendait ce jour-là, fit une plaidoirie remarquable et je fus relaxé. A la suite de cela, il n’y eut plus de monopole à Oléron”.

Autre situation toute aussi surprenante, à Charleville-Mézières, “la famille du défunt et moi-même avons dû dormir dans nos voitures, le cimetière n’ayant pas voulu nous accueillir et ce fut à deux 2h du matin que l’on vint me prévenir que les portes s’ouvriraient à 8h”.

“Pendant des mois et des mois, ces situations se déroulèrent un peu partout en France. À Versailles, le tribunal, qui avait été saisi concernant la violation du monopole, prit fait et cause pour notre combat et s’adressa au Procureur de la République. Le Président du Tribunal déclara alors : ‘si maintenant on est obligé de condamner ceux qui font la France, alors je devrais démissionner.’ Et je fus relaxé. L’histoire se répéta si souvent qu’à Paris, “le tribunal qui me voyait très souvent pour ces affaires, ne m’appelait plus « Michel Leclerc », mais « Michel », tout court.”

“Pendant 7 ans, ce fut tous les jours le même problème. Il faut vraiment l’avoir vécu pour comprendre ce qui peut se dérouler face à la puissance d’un monopole. Au fil de ses 1 750 procès, Michel Leclerc a dû demander à une trentaine d’avocats de le défendre. Parmi eux : Me Lombard, Me Cahen, Me Garnier, Me Andrez et Me Giafferi. Tous ont fait de leur mieux pour me défendre et surtout pour défendre la cause.  Certains jours, j’avais deux procès dans la même journée !”. Un combat qui a fini par payer.

Sources

  • – Interview Michel Leclerc, le 12 septembre 2025
  • – Archives Presse : Sud Ouest – Le Parisien – La Dépêche